LETTRE DE BALTHAZAR (50)
de La Rochelle à Lisbonne
du Dimanche 15 Juin au Samedi 21 Juin 2014
Mardi 17 Juin. Vent de ENE force 6. L’équipage dort encore par ce splendide lever de soleil qui inonde le carré. C’est le quart du matin du capitaine. BALTHAZAR file sereinement grand largue sous génois seul dans les eaux agitées par la remontée brutale des fonds océaniques aux abords de la Galice associée à des courants. A 25 milles dans notre Sud le cap Ortegal marque l’infléchissement vers le SW, et le cap Finisterre tout proche, de la longue côte des Asturies puis Cantabrique. Celle-ci s’étire depuis Hendaye sur près de 550 km. Les pèlerins qui se rendent à St Jacques de Compostelle non loin de la Corogne que nous allons bientôt doubler au large, en savent quelque chose ; après avoir franchi les Pyrénées il leur reste 3 à 4 semaines de marche pour atteindre le lieu mythique qui, depuis le 9ième siècle et le début de la Reconquista est un des pèlerinages les plus fréquentés de la chrétienté occidentale. Depuis ce cap Ortegal la distance la plus courte pour se rendre en France par la mer est le raz de Sein et non pas Hendaye ; la quasi rectitude de la longue côte Nord espagnole combinée à l’arcure prononcée de la côte atlantique française l’expliquent. Trompé par les fameuses cartes de géographie du lycée qui, centrées sur la France, coupent tout l’Ouest de l’Espagne j’avais été très surpris de faire ce constat en préparant ma première traversée du golfe de Gascogne sur Marines. Oui le golfe de Gascogne est vraiment un golfe, en particulier vu du Royaume Uni qui l’appelle golfe de Biscaye.
Il y a deux jours c’était enfin l’appareillage de La Rochelle où Balthazar était venu depuis son port d’attache du Crouesty, via Port Joinville à l’île d’Yeu, terminer sa préparation pour cette croisière qui nous emmènera au Portugal, au Maroc, puis, en Méditerranée, aux Baléares et à Marseille, que Balthazar va découvrir. Il hivernera même, faveur accordée par le Président de la Société Nautique, dans le Vieux Port de ma ville natale, à côté du pavillon flottant, non loin de l’ancienne criée devenue théâtre.
Je dis enfin car la reprise de la mer depuis notre retour des Amériques via le Groenland et l’Islande en 2012 a été sérieusement perturbée. En 2013 de graves problèmes de santé d’Anne-Marie nous ont cloué à Meudon quand ce n’était pas dans les hôpitaux et les laboratoires. Seules quelques courtes échappées en Bretagne Sud ont fait patienter un Balthazar tirant sur ses amarres au Crouesty. Anne-Marie a récupéré et repris ses diverses activités mais elle doit maintenant se ménager et elle nous rejoindra à Ibiza, évitant ainsi la chaleur et le grand soleil du Maroc.
Appareillage initialement fixé au 9 Juin avec Maurice et Dany, Eckard et Nicole retenus devant rejoindre le bord à Porto. Mais Dany secouée par une infection pulmonaire doit à grands regrets renoncer à retrouver le Maroc de sa jeunesse, comme Maurice qui l’a connue là-bas. Je dois retarder l’appareillage au 15 Juin pour permettre à Eckard et Nicole d’embarquer directement au Crouesty. Un copain d’Eckard et de Michel Glavany, Philippe Van Oost, équipier sympathique et expérimenté complètera l’équipage ainsi reformé. Mais une fuite électrique entre le négatif batterie du pack électronique 12V et la coque (en aluminium) découverte lors d’une petite et bien agréable croisière de 4 jours en Bretagne Sud lors du pont de l’Ascension (croisière à plusieurs bateaux de centraliens et Sup Elec organisée par notre ami Jean-Jacques Auffret, par temps paisible et splendide, appréciée par Anne-Marie, Mimiche et JP) dont je n’ai pas réussi à identifier l’origine m’oblige à faire un détour par La Rochelle, où se trouve l’installateur (Pochon) de toute mon électronique, pour la corriger. Mais c’était sans compter l’incurable SNCF qui sort une nouvelle grève dont elle a le triste secret. Résultat : Hubert (Boissier) accepte gentiment de m’accompagner à La Rochelle et de ramener la voiture de Philippe qui amènera Philippe, Eckard et Nicole Samedi 14 au port des Minimes. Mon fils Pierre ira récupérer ma voiture au Crouesty pour la ramener à Paris dès que la SNCF se sera remise au travail.
Comme à son habitude le vent frais de NE se renforce au voisinage du Cap Finisterre pour atteindre grand frais (force 7) comme la météo l’a prévu. Ciel bleu, mer magnifique qui s’est creusée, Balthazar file au portant, au coucher du soleil, quelque peu surtoilé et instable car j’avais eu le tort, m’impatientant de la marche lente sous génois seul au Grand Largue alors que le vent restait à force 5 plus longtemps que prévu, d’avoir renvoyé la GV avec 1 ris en passant au Largue. J’aurais mieux fait de prendre deux ris pour franchir ce court passage de grand frais et limiter ainsi les embardées. Il faudra d’ailleurs que je peaufine le réglage du pilote automatique pour ces allures de grand frais au portant pour le rendre plus rapide et énergique dans ses corrections. Dès le travers du Cap Finisterre nous nous retrouvons sous le vent de la côte, le vent tombe rapidement et la risée Perkins est appelée à la rescousse. Mais une petite et délicieuse brise de SSE nous permet vers minuit dans une nuit étoilée splendide de renvoyer la toile et de marcher paisiblement au petit largue durant toute la nuit.
Nous terminons cette étape au moteur pour embouquer par beau temps chaud et humide l’embouchure du Douro. A 16H ce Mercredi 18 Juin nous tournons les amarres à la toute nouvelle marina de Porto, rive gauche du Douro. Nous n’avons pas fait exprès je vous l’assure mais c’est sur cette rive de Vila Nova de Gaia, quartier rive gauche de Porto, que s’étirent le long du fleuve les chais des grandes maisons de vins de Porto et leurs salles de dégustation.
Les vieilles maisons qui s’étagent sur la rive droite en escaladant la colline dominant le fleuve, certaines moyenâgeuses, les ruelles sinueuses, les églises baroques, le site lui-même dominant le Douro, confèrent à la vieille ville un charme certain. Dommage que nous ne soyions pas arrivés quelques jours plus tard : nous aurions profité de la grande festivité de la ville qui marque la St Jean. Deux traits caractérisent Porto : le déploiement de l’art baroque à un niveau incroyable et le vin.
Le premier s’épanouit dans une multitude d’églises très anciennes. Le summum est atteint dans l’église St François entièrement tapissée du pied des murs aux voûtes, de bois travaillés et dorés illustrant des scènes de la bible. Un retable représentant les martyrs du Maroc, missionnaires décapités par des Musulmans chatouilleux attire en particulier l’attention par la richesse de ses dorures. Mais les retables dorés, d’une profusion exubérante, mettent l’Eglise de plus en plus mal à l’aise. Il est vrai que l’on se sent à mille lieues du dépouillement et de la simplicité du Christ qui nous saisissent dans nos églises romanes Le clergé en arrive à interdire de culte cette église ! Cela vous donne une idée du délire. Nous voilà gavés d’art baroque pour un bon moment.
Quant au porto il est né figurez-vous de la rivalité franco-anglaise. Au XVII ième siècle on boit couramment au Portugal du vin français. Admirez le deal : en 1703 les Anglais demandent aux Portugais de taxer lourdement les vins français, en contrepartie ils s’engagent à acheter les vins portugais. Cet accord est formalisé par le traité de Methuen. C’est alors (ou était-ce déjà dans le tuyau ?) qu’un certain John Bearsley, marchand anglais établi à Porto, a l’idée de fortifier et bonifier ces vins avec de l’eau-de-vie de moût pour les rendre transportables : ainsi naît le porto dont le succès est immédiat. Dès 1750 c’est le premier produit alcoolisé consommé au Royaume-Uni. Très vite les négociants britanniques s’installent au bord du Douro et contrôlent la production du vin dont les marques deviennent à 80% anglaises. Le grand marquis de Pombal, qui « règne » pendant 27 années sous le roi José 1er (1750-1777),, ouvrant le Portugal au siècle des Lumières et au développement économique, essaye de remettre en cause cette mainmise étrangère : il doit reculer devant la révolte des Ivrognes, probablement fomentée par les britanniques, qui s’oppose à la réglementation sévère qu’il veut mettre en place.
Brève d’Histoire, allons déguster ce Jeudi 19 Juin en fin d’après-midi, pour se reposer d’une longue marche dans les ruelles en pente de la ville, ces fameux vins de Porto. Bénéficiant d’une invitation de courtoisie de la marina nous nous rendons dans la salle de dégustation de Churchill’s, maison anglaise évidemment. La salle cossue réserve une très belle vue sur le Douro qu’elle domine. Une jeune et très sympathique portugaise nous initie aux secrets de la production, depuis le travail à la main des vignes dans des parcelles situées en moyenne et haute vallée du Douro, le transport en train (autrefois en naos aux formes élégantes, élancées et à fonds plats, qui descendaient les barriques sur le fleuve, jolis navires dont nous admirons dans un petit chantier la fabrication qui se poursuit encore avec des bordés à clins), le choix du moment où l’eau-de-vie de moût est ajoutée, le séjour en foudres de chêne, la confection des « blends » (assemblages), le vieillissement pendant 10, 20, 30 ans voire plus après la mise en bouteilles.
Quatre grands verres savamment oxygénés par une rotation rapide de la main de notre hôtesse nous permettent d’apprécier successivement des blends pour les trois premiers : un porto branco, mis en valeur par des amandes, délicieux vin frais d’apéritif, un ruby à la saveur plus fruitée présentant une robe couleur topaze, un excellent tawny vin de dessert fruité et moelleux à la très belle robe, et enfin, au quatrième verre, un porto millésimé non mélangé, LBV (Late Bottled Vintage). Les vintage quant à eux de robe rouge foncé et de bouquet très fin correspondent à de grands millésimes désignés par l’Instituto do Vinho do Porto et peuvent vieillir trente années, voire davantage.
J’eus quand même le plaisir d’apprendre à notre hôtesse quelque chose sur son métier. En effet elle nous indique que le cépage de leurs vignobles est un nom portugais que je n’ai pas retenu correctement mais qui a clairement pour origine Malvoisie. Je lui apprends alors que le vin de Malvoisie était célèbre au moyen Age et à la Renaissance dans toute l’Europe ; il figurait en bonne place à la table des rois. Malvoisie est un gros bourg grec sur la côte égéenne du Péloponnèse, joli bourg médiéval fortifié que nous visitâmes avec Marines.
Après cette excellente dégustation nous franchissons une large porte et pénétrons dans le chais lui-même, creusé dans la colline en pente raide. Entre deux énormes foudres contenant de l’ordre de 1500 litres chacun nous suivons une projection illustrant cette production et l’histoire du négociant, aristocrate qui s’est lancé il y a quelques décennies dans la production de porto haut de gamme. Dans l’immense salle, foudres, tonneaux et des dizaines de milliers de bouteilles se jouxtent rassemblant les différents stades de la production de ce nectar. Eckard et moi embarquons quelques bouteilles pour garnir la cave du bord et celle de la maison. J’aurais bien emmené un fût en chêne comme le faisait parait-il autrefois les grands voiliers pour faire vieillir à bord autour du monde les plus grands vintages. Mais Balthazar n’est pas assez ventru…
Nous avons maintenant la bouche prête pour nous rendre dans le meilleur restaurant de poisson de la ville qui nous a été recommandé par la sympathique portugaise du bureau de la marina. Une mamie nous y accueille dans ce quartier populaire, dans un restaurant très simple où l’on sert sur des tables modestes des poissons remarquablement frais. Je ne résiste pas à l’interroger sur le tatouage qui décore son mollet. Relevant discrètement le bas de sa jupe elle m’explique d’une manière attendrie que les quatre noms enlacés ne sont pas ceux de ses amants, comme je le lui suggérais, mais ceux de ses deux fils et deux petits fils. Attablés nous admirons les énormes barbecues sur lesquels grillent rapidement des sardines et toute une variété de poissons. Ce sera donc, nous sommes au Portugal, en entrée des sardines bien saisies au gros sel et croquantes suivies d’une grosse brochette de calamars, gambas, tomates et oignons. Un petit vinho verde agrémente le tout.
A 21h nous sommes mûrs pour l’appareillage, cap sur Péniche. Philippe a en effet un avion à prendre à Lisbonne le 22 et nous ne pouvons pas trop traîner. Il y a en plus une raison encore plus importante : être devant un écran de télévision pour suivre les exploits des Bleus (France/Suisse) demain à 20 heures.
Etape de 120 milles essentiellement au moteur malheureusement, le vent étant évanescent puis debout faible. Durant une bonne partie de la nuit une veille attentive s’avère nécessaire car une multitude de petits bateaux de pêche, sans émetteurs AIS et aux coques en bois peu visibles au radar sillonnent notre route côtière.
Vendredi 20 Juin ; Après avoir doublé les îles Berlingues Balthazar accoste à 15h à Péniche par un vent frais nous éloignant rapidement du quai, dans un créneau étroit m’empêchant de garder de la vitesse pour rester manoeuvrant. Balthazar étant équipé de deux safrans, le jet de l’hélice passe entre les deux et supprime le coup de fouet bien utile dans ces cas-là. Accostage donc par l’avant puis manœuvre sans problème avec aussière et gros winch pour amener la poupe à quai. La prochaine fois j’essaierai dans ces cas là l’accostage en douceur par la jupe arrière, le bateau se mettant alors naturellement en drapeau, retenu au vent par son hélice, même par vent très fort. Une fois l’amarre arrière tournée de la jupe, le propulseur d’étrave, aidé d’une aussière si le vent est très fort, devrait pouvoir facilement ramener la proue au ponton. La manœuvre devrait être plus facile.
Je retrouve Péniche que nous avions visité avec Marines en se rendant en Méditerranée il y a une quinzaine d’années. Port de pêche important et fortifié, situé au bout d’une péninsule, débordée au large par les îles Berlingues, c’est une ville active. Après avoir dîné rapidement dans le restaurant « a sardinha » nous nous retrouvons à l’heure dans le cybercafé Java pour suivre le match France/Suisse. Match enthousiasmant qui confirme les grandes qualités de récupération, de projection en avant, de vitesse dans les contre attaques et de réalisme des bleus millésime 2014. Il y avait longtemps que nous n’avions pas vu une équipe de France aussi collective et dynamique. Score 5/2 face à une suisse pratiquant pourtant un beau football mais dépassée par la vitesse et la mobilité de nos bleus. Pourvu que ça dure…
Vent de SE assez fort dans le nez ce Samedi 21. Nous attendrons la soirée pour que le vent faiblisse et faire ainsi dans de meilleures conditions la route pour Lisbonne.
Nous en profitons pour aller en car visiter (revoir pour moi) par un temps splendide la petite ville fortifiée et moyenâgeuse d’Obidos remarquablement conservée au sein de ses remparts intacts et dominée par sa citadelle. Sur le chemin de ronde la belle campagne s’offre à notre vue. Un aqueduc s’étire au loin qui amenait l’eau dans les fontaines du bourg.
Appareillage à 22h30 après avoir suivi au café Java le match Allemagne/Ghana (2 à 2) pour qu’Eckard ne soit pas jaloux de notre suivi attentif des bleus. Je rappelle à mon bon ami que les français n’ont toujours pas digéré l’agression terrible de Schumacher sur Batiston et lui dit espérer que les deux équipes se retrouvent face à face d’ici la finale.
Au petit matin nous doublons le Cabo Raso pour aller embouquer le Tage. Nous prenant pour Vasco de Gama et ces grands navigateurs portugais qui ouvrirent les routes maritimes de l’Afrique et de l’Asie jusqu’à Gao aux Indes, au Timor, aux Philippines, au Japon et jusqu’à Macau en Chine, nous embouquons le fleuve fameux pour saluer la tour ouvragée de Belem puis le monuments dédié à ces grands explorateurs dirigés par le grand Henri le Navigateur.
A 8h ce Dimanche 22 Juin les amarres sont tournées à la marina des Doca d’Alcantara.
Philippe dispose d’une heure pour prendre avec nous un bon petit déjeuner, une douche puis boucler son sac pour partir en taxi pour prendre l’avion qui le ramènera à Paris.
A nous Liboa !
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Philippe (Van Oost)